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Section Contrepoints sous la responsabilité de : 
Jean-Philippe Uzel

Kushapetshekan-Kocapitcikan. Épier l’autre monde1 est une installation multimédia immersive présentée au Musée des beaux-arts de Montréal dans le cadre de la série d’expositions Elles Autochtones. Dans l’obscurité, au centre d’une petite salle discrète du musée se trouve une haute structure cylindrique dans laquelle sont projetées des images vidéo agémentées d’une ambiance sonore. L’œuvre s’inscrit dans une démarche d’art contemporain, mais les symboles sont résolument en continuité avec les traditions spirituelles des cosmologies autochtones.

Pendant plus de six minutes s’enchaînent des images picturales et photographiques, dans un espace intimiste et obscur, comme des visions et des rêves. Elles sont accompagnées de sons atmosphériques, de chuchotements. Une voix de femme répète en langue innue : « nuapamau » (je vois). Des caribous courent dans la neige de la forêt boréale, un corps de femme bouge doucement dans la pénombre, un corps pris ensuite pour écran où se superpose une image de cèdre, herbe médicinale autochtone; une fumée blanche ondule et l’illustration d’un bison blanc se glisse et fait le tour du visiteur. Nous sommes dans un territoire symbolique féminin des peuples autochtones du Nord :

L’animalité est indissociable de l’imaginaire et des formes d’art autochtones. Que ce soit dans les mythes fondateurs, les légendes et les contes, lors des cérémonies rituelles ou dans les artefacts et les œuvres d’art contemporaines, la présence de l’esprit des animaux est, avec la circularité, la suspension et l’oralité des rythmes et des sons, un des éléments définissant l’imaginaire autochtone. (Sioui Durand, 2013: 44.)

Le visiteur découvre alors un univers onirique, qui décloisonne l’espace muséal pour le faire voyager dans un territoire imaginaire traditionnel des femmes qui ont créé l’œuvre. Il doit deviner, il doit sentir, car on lui montre, mais on ne lui explique pas. Il n’a pas toutes les clés pour comprendre, une exigence des artistes plutôt contraire à la vocation muséale d’éducation et de démystification.

En fait, pour les artistes, l’installation est d’abord un acte de revendication identitaire qui s’inscrit dans la protection du sens du sacré des collectivités autochtones du Nord. C’est un espace qui exprime différentes symboliques propres aux rites autochtones, encore « secrets », a affirmé l’artiste atikamekw Eruoma Awashish2. Par la convocation des esprits des animaux et des éléments du naturel dans la ville, avec des vidéos et des sons, les artistes ici appellent une transcendance, éliminant les distances avec le territoire et (ré)affirmant une identité ancrée dans ce même territoire, une autochtonie contemporaine.

Kushapetshekan-Kosapitcikan est une invitation à vivre une expérience dans un autre monde à la manière d’une « shamane », en communication avec les esprits du territoire symbolique féminin, au cœur de la Terre-Mère.

  • 1. Mot en langue innue et ensuite en langue atikamekw exprimant l’idée d’épier l’autre monde.
  • 2. Propos tenu à l’occasion d’un entretien avec l’artiste, le 13 janvier 2018.
Pour citer

NEPTON HOTTE, Caroline. 2018. « À la manière d’une shamane », Captures, vol. 3, no 1 (mai), section contrepoints « La notion d’“autochtonie” ». En ligne : revuecaptures.org/node/1283

Sioui Durand, Guy. 2013. « Animalité. L'œil amérindien ». Inter. Art actuel, no 113, p. 42-47.